Jeudi 26 mars 2009 4 26 /03 /2009 05:40

Je suis déconnectée de l'information perdue que je suis dans mon île, mais l'info arrive à moi malgré moi et voici que je découvre la nouvelle escarmouche de la législation des copies et partages de fichiers sur internet : le dispositif Hadopi ou loi Oliviennes. La polémique continue.


D'un côté, on a des entreprises (à but lucratif, faut-il le préciser ? ce n'est d'ailleurs pas une critique) qui considèrent que si quelqu'un se fournit le produit qu'ils vendent sans l'acheter, c'est qu'il y a vol.

De l'autre, des gens qui téléchargent parfois très peu, parfois beaucoup et n'entendent pas qu'on les en empêchent.

Et au milieu des artistes qui, s'ils sont les premiers concernés, sont partagés sur le sujet et en juge arbitre des politiques qui ont du mal à tolérer l'espace de liberté hors contrôle qu'est internet, sans doute par crainte (justifiée sans doute) de débordements et qui aimeraient pouvoir un peu mieux contrôler ce qu'il s'y passe.


Je, tu, il, nous, vous, ils, tout le monde télécharge peu ou prou. Pourquoi téléchargeons-nous ? Et bien, parfois pour se faire une copie numérique d'un VHS qu'on aime et dont la qualité s'étiole ou pour remplacer ce tout nouveau DVD piétiné par le petit dernier, parfois pour avoir un avant goût d'un film ou d'un album, parfois parce que l'album en question ou le film sont introuvables, parfois par fainéantise et parfois par soucis d'économie, parce que payer le dit film ou album revient cher, très cher. Dans cette période de marasme où chacun compte ses sous, je me demande d'ailleurs si c'est bien judicieux politiquement parlant de menacer le peuple de lui faire abandonner ses petits plaisirs. Mais je m'égare.

La vrai question c'est pourquoi ne ressentons-nous aucun scrupule, aucun remord face à ces téléchargements ? Sommes-nous devenus amoral ? Je ne crois pas. On ne voit simplement pas où est le mal. Pourquoi ? Et bien, peut-être parce que les majors à force de tirer sur la corde se sont taillés une belle réputation de pourris et qu'une entité telle que la leur, de par sa nature et de par ses procédés, ne peut obtenir la compassion du public. Peut-être parce qu'on a du mal à comprendre comment ces gens dont on nous jette la réussite et les fortunes à la figure sans arrêt dans la presse people pourraient souffrir de quelques téléchargements. Peut-être parce que le plus bel hommage qu'on puisse rendre à une œuvre c'est de la partager, de la diffuser le plus largement possible. Peut-être enfin, parce que nous considérons ces œuvres un peu comme notre propriété à l'instar de Le Chapelier qui en 1791 parle déjà de "principe de liberté et de propriété publique.


« un ouvrage publié est de [par] sa nature une propriété publique »  Le Chapelier


Au delà de la polémique, les artistes sont dans la tourmente. Riches, ils sont loin de l'être tous et ils ne sont sans doute pas tous concernés de la même façon selon le domaine dans lequel ils évoluent.

Les acteurs sont payés au cachet lors du tournage. Même si certains touchent un pourcentage des ventes des places de cinéma, leurs revenus ne sont pas complètement assujettis aux ventes. De plus, les cinémas restent des lieux privilégiés pour voir les films et j'ai bien du mal à croire qu'on les abandonnera. Les séries télé et animes, en revanche, seront peut-être d'avantage impactées. C'est exaspérant de devoir attendre une heure précise pour voir sa série préférée et tant que la télé à la demande ne sera pas vraiment en place à un prix (très) raisonnable (voire gratuitement, après tout les télé se payent autrement via les taxes et les pubs), le téléchargement lui fera une concurrence acharnée.

Pour les auteurs et illustrateurs de livres, albums, BD, je ne suis pas sûre qu'on en arrive à une numérisation des œuvres. Je suis une grosse lectrice dans ces trois catégories et je n'arrive pas à lire sur écran, je ne trouve pas ça confortable. Lire une BD sur écran, c'est pas la panacée et à l'heure actuelle, il me faut l'objet livre dans les mains. J'ai besoin de le toucher, de tourner les pages, de pouvoir l'emmener partout et à moins de créer un livre numérique sur deux écrans ou une nouvelle façon de lire (après tout on est bien passé du rouleau de parchemin au livre, on peut penser qu'on inventera un jour une nouvelle forme de lecture), je n'imagine pas d'abandonner les livres.

Mais, à priori, c'est la musique qui est la plus touchée par cette crise, avec 60 % de baisse de ventes sur 5 ans. Si certains artistes ici prennent position de manière nette contre le téléchargement, d'autres sont radicalement contre les sanctions à l'égard des internautes.


« La révolution numérique a balayé l’ancien modèle économique des années 60, et changé pour toujours les relations entre les artistes et les fans. Pour les entreprises qui ont gagné leur vie en se positionnant entre les deux, les temps sont durs, mais pour les musiciens et leurs admirateurs, ça devrait être une fantastique opportunité » Featured Artists Coalition


D'autres encore sont nés du téléchargement et certains enfin essayent des solutions alternatives depuis quelques années parfois.


« Je n'ai jamais autant gagné ma vie qu'aujourd'hui grâce aux droits dérivés alors que mes musiques sont pillées par les DJ pour des samples et que mes albums sont piratables » Cerrone


Les majors, de leur côté, considèrent que le piratage, ainsi qu'ils l'appellent, leur fait perdre de l'argent. Je ne suis pas sûre de ça. D'abord, les personnes qui piratent je dirai pour pirater, c'est à dire uniquement pour avoir une copie gratuite, n'achèteraient sans doute pas l'œuvre. Ceux qui piratent par curiosité, pour tester, auront tendance à acheter le CD ou DVD qui leur aura vraiment plu ou les produits dérivés, ce qui ferait penser que le piratage profite d'une certaine façon aux majors.

Mais s'il est vrai que les ventes baissent, c'est ce qu'on nous assène sans arrêt, et plutôt que de chercher un bouc émissaire, reflet d'une cause simplifiée à outrance, ne vaudrait-il pas mieux essayer de comprendre le pourquoi de cette baisse ? D'abord j'ai du mal à croire que le nombre de personnes connectées sur internet soit suffisant pour la justifier. On voudrait nous faire croire que tout le monde a internet ? Que les gens qui achètent des CD ou DVD sont des gens qui ont tous internet ? Bon, les consommateurs "connectés" représentent peut-être une part de marché importante, mais de là à tout justifier en s'appuyant sur ces prédicats, j'ai un peu de mal.


« La Commission observe également que les seuls motifs invoqués par le gouvernement afin de justifier la création du mécanisme confié à l'HADOPI résultent de la constatation d'une baisse du chiffre d'affaire des industries culturelles. A cet égard, elle déplore que le projet de loi ne soit pas accompagné d'une étude qui démontre clairement que les échanges de fichiers via les réseaux « pair à pair » sont le facteur déterminant d'une baisse des ventes dans un secteur qui, par ailleurs, est en pleine mutation du fait notamment, du développement de nouveaux modes de distribution des œuvres de l'esprit au format numérique. » CNIL


Et quand bien même, est-ce simplement une solution de facilité de la part des consommateurs éventuels ? N'est-ce pas un effet de bord tout à fait prévisible du prix exorbitant des CD et DVD couplé à la baisse non moins réelle du pouvoir d'achat et de la boulimie audiovisuelle de la population ? D'où vient cette boulimie d'ailleurs si ce n'est du martelage incessant des majors visant à nous faire consommer plus ? Ne sont-ils pas quelque part responsables de la situation ? N'ont-ils rien vu venir ? N'auraient-ils pas pu/du anticiper ? Et au final, le système économique actuel n'est-il pas obsolète comme semble le penser de plus en plus de monde, dont le prix Nobel d'économie de 2008, M. Paul Krugman ?


 « Octet après octet, tout ce qui peut-être numérisé sera numérisé, rendant la propriété intellectuelle toujours plus facile à copier et toujours plus difficile à vendre plus cher qu'un prix nominal. Et nous devrons trouver les modèles économiques et les modèles d'affaires qui prennent cette réalité en compte. » P. Krugman


En fait, les majors me font l 'effet de se démener comme des diables pour garder à tout prix la main mise sur une situation et la forcer à rester telle quelle. C'est une réaction instinctive, une réaction de survie car ils se sentent menacés. Mais, l'idée n'est pas nouvelle, survivre par l'immobilisme n'est jamais que de la survie, c'est dans l'adaptation et l'évolution qu'on peut continuer à se développer. Or le monde de la production artistique, que ce soit sa production, sa diffusion ou l'économie qui y est liée, est en pleine mutation et j'imagine difficilement qu'on puisse stopper cet élan, d'autant moins qu'il est dans la nature même de l'art d'évoluer.


 « Copier est en soi une forme de culture, et le progrès technologique l'emporte toujours » Johannes Kreidler


C'est pourquoi je suis perplexe quand je vois les politiques essayer de soutenir les majors dans cet effort de sclérification. Si ce n'est que je me dis qu'ils ne poursuivent peut-être pas tout à fait les même buts et qu'en répondant au lobby de ceux-ci, ils répondent dans le même temps à leurs propres préoccupations.

Qu'est-ce que c'est que cette loi Hadopi finalement ? Un dispositif visant une sanction "progressive" des personnes téléchargeant illégalement des films, musiques ou autres sur le net. Elle prévoit la suppression des accès aux contrevenants tout en garantissant aux fournisseurs d'accès le paiement des abonnements (faut pas déconner quand même c'est pas le moment de se les mettre à dos). Pour se faire elle se basera sur la surveillance du trafic et les adresses IP des postes qui téléchargent.

Le projet est fortement décrié par de nombreux organisme officiels qui s'inquiètent tant au niveau technique qu'au niveau de la remise ne cause des libertés individuelles, dont l'AFA (association des FAI) quelque peu en porte-à-faux dans cette affaire..

Ce n'est pas la première fois qu'on le constate, le gouvernement n'aime pas reconnaître ses erreurs de jugement et s'entête en essayant de discréditer ses adversaires (politique quand tu nous tiens). Ainsi la ministre Albanel considère que la Quadrature du net, qui avait appelé les internautes à contacter leurs députés pour montrer leur opposition au projet, ne sont guère que « cinq gus dans un garage qui envoient des mails à la chaîne » (voir articles ici et ) ce qui, en plus de sa mauvaise foi, nous montre sa méconnaissance des technologies du net.


Big Brother is watching you

Hadopi mode d'emploi


Les fournisseurs d'accès internet (FAI) recueillent d'ores et déjà les informations sur nos connexions sur une année glissante, comme prévue par la loi anti terrorisme (pratique ces lois qui ont profité de la terreur des gens). Ces informations seront envoyées aux serveurs de la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur l'internet (Hadopi).

Là des fonctionnaires vérifieront les données (vos données privées ou non) et qualifieront les infractions constatées : simple erreurs de personne n'ayant pas connaissance des droits d'auteurs rattachés à l'œuvre ou piratage (et auront toute latitude pour décider de la gravité de l'infraction).

Une fois l'infraction constatée, l'Hadopi enverra une recommandation via les fichiers des FAI identifiant les internautes en se basant sur l'adresse IP. En cas de récidive dans les six mois, les internautes se verront supprimé leur accès internet (mais à priori seulement les accès aux données publique c'est à dire pas leur téléphone ou leur télé ni encore leur mail ou messenger... c'est du moins ce que je comprends) tout en continuant à payer pour celui-ci. De plus un répertoire des personnes ayant eu leur accès supprimé sera mis en place, répertoire que les FAI pourront consulter pour toute nouvelle demande de connexion (ça me rappelle la banque de France et son fichier des interdits bancaires... Y a pas à dire, on n'a pas le droit à l'erreur) .

Bien sûr, chacun étant responsable de son accès, il devra mettre en place les protections nécessaires. C'est pourquoi, parallèlement, l'Hadopi fournira une liste de logiciels de contrôle et de filtrage référencés que les internautes pourront installer pour protéger leur accès (ce qui fait bondir les partisans du logiciel libre). Avec un contrat à la clé : vous voulez prouver votre bonne foi, installez le logiciel de filtrage préconisé (en clair vous vous placez vous même sous surveillance).

Elle prévoit également la mise ne place de contrôle des sites accessibles directement au niveau des FAI par la mise en place de liste de sites interdits (seule la Chine procède de cette façon actuellement, on tombe bien bas).


Voilà pour le « comment ».


Ce que nous retenons ici, moi et mon côté admin système, c'est la difficulté de mise en œuvre, sa lourdeur et son coût pour les FAI, l'inefficacité de cette loi face à la diversité des moyens d'accès, les solutions techniques faciles pour contrecarrer celle-ci,...


Ce que nous retenons encore, moi et ma petite paranoïa personnelle, c'est la surveillance du réseau dans son ensemble, la conservation des données privées dans des fichiers, la censure arbitraire des sites web, le contrôle des outils logiciels, le contrôle des données privées, le pouvoir décisionnel des fonctionnaires, le recoupement d'informations à caractère privé …


Tout ça pour dire que je suis inquiète et que ce genre de positionnement de la France m'exaspère. Pour information, les autres pays ayant été tenté par la riposte progressive ont abandonné les projets de lois face à la pression des internautes qui s'étaient ligués contre. De la même manière, la Quadrature du Net tente de regrouper les internautes français par des actions de Black Out du net et autres. Si vous vous sentez concernés, vous pouvez également les rejoindre sur Facebook.





Par La Poof - Publié dans : Ca se passe près de chez vous
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