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Ce manga est typique des bouquins qu'on trouvait avant dans les îles : des livres qui ont été commandés à leur sortie et qui sont restés en rayon pendant des mois,
voire des années, pour des raisons diverses où la qualité intrinsèque de l'oeuvre n'a pas grand chose à voir, et qui vont finir par se faire acheter longtemps après, alors qu'ils ne sont parfois
plus disponibles nulle part.
J'ai eu ici la chance de tomber sur une perle.
Le champ de l'arc-en-ciel est un one shot relativement inclassable. Il retrace l'histoire de personnages marqués par la vie, dans un contexte hyper réaliste et contemporain, et dans une ambiance à la fois très sombre, avec meurtres, disparitions, agressions, et très onirique, à la limite du fantastique parfois.
Des Jumeaux. Des milliers de papillons. Un élève tombe du toit de l'école. Un jeune homme discute avec un vieillard sur la terrasse de l'hôpital. Un autre se prépare à aller au travail. Une femme, partie depuis des années, est retrouvée morte dans un tunnel. Les enfants du primaire, effrayés par une légende urbaine, poussent une camarade dans un puits. Suzuki arrive dans sa nouvelle école.
L'intrigue, très construite, se développe en parallèle sur deux époques éloignées d'une dizaine d'années et pour une dizaine de personnages. On est souvent à la limite entre réalité et voyage intérieur, ce qui rend le tout parfois déroutant. Mais si on se laisse porter, le
développement nous amène à découvrir petit à petit un tableau où les acteurs ressentent tour à tour un panel de sentiments cruels, désespérés, impuissants, violents à l'image de leur vie.
La violence, physique ou orale, dans sa banalité la plus sordide, est d'ailleurs omniprésente dans ce manga, ce qui lui a sans doute value son étiquette "pour public averti". Le tout laisse une impression de noirceur et de mystère teintés d'incohérence, comme un mauvais rêve au goût de réalité, à moins que ce ne soit l'inverse.
"Jadis, le philosophe Zhuangzi fit un rêve. Il rêva qu'il était un beau papillon. Le papillon vola ça et là, puis il s'endormit épuisé... Le papillon fit un rêve lui aussi. Il rêva qu'il était Zhuangzi. Lorsque Zhuangzi se réveilla, il ne savait plus si c'était lui qui avait rêvé du papillon, ou le papillon qui avait rêvé de lui."
Si la parabole est mondialement connue, elle était inévitable ici, dans cette histoire empreinte d'une réflexion sur le sens de l'existence et l'incertitude de la réalité, une histoire,
qui plus est, parsemée de papillons dont le rôle n'est pas si anodin. Et puis elle est à l'image de l'intrigue qui s'enroule sur elle-même.
Personnellement, j'aime beaucoup ce type de constructions complexes, pleines de mystère et de non-dit, une construction magnifiquement servie ici par le graphisme hyper réaliste et reconnaissable entre mille de Inio Asano dont les images se suffisent souvent à elle-même. Ceci dit, ce manga pourrait perdre en route les lecteurs moins attentifs ou trop fatigués (comme certains petits jeunes de ma connaissance qui se reconnaîtrons) d'autant que l'ambiance sombre et globalement pessimiste qui s'en dégage pourrait déplaire.
Mais ce serait dommage car cette BD est pour moi vraiment intéressante, dans une édition très soignée avec sa jaquette noire sur une couverture représentant une nuée de papillons blancs sur fond rose vif. Il fallait oser, mais le rendu est intéressant.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les personnages et les thèmes développés, je vous invite à lire l'excellente critique que j'ai trouvée ici.
Juste pour dire je trouve que Suzuki, dans la dernière planche, ressemble un peu à Asano, pas vous ?
A comme Asano